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Montpellier, archéologie

 Sadio Sangharé Article de Presse
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Les archéologues n'ont plus que quelques heures pour fouiller. Après, il faudra attendre un an, jusqu'au mois d'août prochain, pour rouvrir le chantier et espérer trouver d'autres vestiges. Alors, malgré la centaine de visiteurs qui se pressent autour d'eux, aucun des étudiants et bénévoles du site du Castellas, dans l'Hérault, ne lève le nez de sa tâche : épousseter le sol, gratter une pierre, évacuer la terre, mesurer et noter sur un cahier sans perdre une minute.

Nous sommes sur le site d'une cité gallo-romaine oubliée pendant près de 2000 ans et redécouvert par hasard dans les années 50 par des enfants et leur instituteur, Paul Soyris. Depuis 2001, des archéologues enseignant à l'Université Paul-Valéry de Montpellier y organisent chaque été des campagnes de fouilles.

Sur près de 25 hectares, des vestiges d'enceintes, d'habitats et du centre monumental de la cité perdue émergent de la colline du Castellas, située à quelques centaines de mètres au nord du village de Murviel-lès-Montpellier.

Patrick Thollard, archéologue et maître de conférences à Paul-Valéry, dirige depuis 15 ans le chantier de fouilles du centre monumental . Cet ensemble architectural bâti entre le 2e siècle avant Jésus-Christ et le 2e siècle après J-C, regroupait un temple, des salles et des portiques qui encadraient le forum, une place publique de 35 mètres de large sur 60 mètres de long (à peu près la moitié d'un terrain de football).

Plan du centre monumental. En bas à gauche l'escalier, en haut à gauche le bassin, en haut à droite les salles, au centre le forum entouré de portiques, en bas le temple (Patrick Thollard)

"Regardez cet escalier en parfait état", montre Patrick Thollard qui  fait visiter le site à la fin de la campagne de fouilles, puis lors des Journées du patrimoine. "Il a sans doute été refait une dizaine d'années avant l'abandon du site".

Comment ?! Ces marches toutes neuves ont 2000 ans ?! Le public doute, s'étonne. Pour un peu, il chercherait les maçons. "Oui, oui," insiste l'archéologue, "il a été protégé par le dépotoir".

Au sud du site, l'escalier préservé (Claire Fleury)

Un site gallo-romain "dans son jus"

Nos ancêtres, qui avaient un sens relatif du tri sélectif,  balancèrent  tous leurs déchets dans l'escalier, et assurèrent ainsi sa... préservation !

Comme dans tous les dépotoirs de sites archéologiques, on trouve dans celui-ci de la vaisselle cassée, des ossements et divers détritus. Mais pas seulement. "Les déchets sont gorgés de retailles, des petits morceaux de statues en marbre, de cannelures de colonnes.. " précise Patrick Thollard.

Le site a été abandonné au milieu du 3e siècle" poursuit-il "puis les matériaux ont été récupérés".

Seules la base des murs, des statues et des colonnes du forum sont restés en place. Et rien n'a été reconstruit par dessus. "Ici à Murviel, on est dans une période que l'on ne trouve pas ailleurs !" s'enthousiasme l'archéologue.

Voilà donc la spécificité du lieu, celle d'un site gallo-romain "dans son jus", où le temps s'est figé après l'abandon de la ville, vers l'an 250 de notre ère. "Sur les autres sites fouillées, les périodes de transition sont occultées par les périodes romaines" précise Patrick Thollard.

C'est normal, les villes sont vivantes tant qu'elle évoluent. Mais pour les archéologues, c'est une source infinie d'énigmes.  "A Nîmes, Narbonne ou Arles, de nombreuses statues et inscriptions ont été retrouvées, mais pas à l'endroit où elles étaient" poursuit-il. Le buste de Jules César découvert en 2007 à Arles, dans le Rhône, ne se trouvait évidemment pas  à l'origine au fond du fleuve ! On ne saura jamais avec exactitude où il était installé.

Par chance, le village de Murviel, fondé au Moyen-âge, est situé en contre-bas de Castellas. Il a donc laissé le site intact, même si ses habitants y ont récupéré des pierres. Rue des Porches, une stèle funéraire a même été piquée pour servir de linteau à une porte !

Une stèle romaine en guise de linteau de porte à Murviel-lès-Montpellier (C.F)

 Une cité oubliée

Deux siècles avant J-C, le site de Castellas était un simple oppidum, un village fortifié celte, érigé sur une colline où coulait une source, comme l'on en trouvait partout en Gaule (les Gaulois étaient des Celtes, d'où les moustaches blondes d'Astérix et les nattes rousses d'Obélix). Un bassin (visible sur le plan et bien conservé) avait été aménagé pour récupérer l'eau de la source. Et oui, nos ancêtres les Gaulois n'étaient pas seulement des mangeurs de sangliers mais aussi des bâtisseurs.

En - 123, les Romains conquièrent le sud de la France. Ils en font une province romaine, appelée Narbonnaise. "(Elle) ressemble plus à l'Italie qu'à une simple province" décrit Pline l'Ancien dans son encyclopédie "Histoire naturelle".

Narbonne en est la capitale. D'autres oppidums, comme Arles ou Nîmes, deviennent des grandes villes gallo-romaines. D'autres prospèrent aussi, mais les méandres de l'histoire les ont fait un jour régresser, puis disparaître. Au point parfois d'avoir perdu leur nom. Le site du Castellas était de ceux-là : un lieu devenu anonyme, un site gallo-romain lambda.

Mais en 2009, Patrick Thollard et ses étudiants trouvent dans le dépotoir 20 morceaux de pierre sur lesquelles des lettres étaient gravées. Le "puzzle" est très incomplet, mais ils font le lien avec un peuple gaulois cité par Pline l'Ancien : les Samnagenses (prononcez Samnaguensès).

"Nous avons encore trouvé d'autres morceaux cet été" se réjouit l'archéologue. C'est désormais une certitude : La cité oubliée était la capitale des Samnagenses ! Du temps de la  Narbonnaise, peut-être l'appelait-on Samnaga ou Samnagum.

Morgane Rubieu, étudiante en archéologie et responsable du musée de Murviel pendant l'été, montre la première reconstitution du mot Samnagenses (C.F)

Déclassé, mal desservi

Au fil des fouilles, l'oppidum retrouve aussi sa dignité, celle d'une cité de droit latin, un privilège obtenu vers -50 qui lui conférait une certaine autonomie administrative. Jules César, pro-consul de la Narbonnaise, chouchoute sa province. Au même moment, avec ses légions, il affronte les rudes Gaulois du Nord. Les gaillards résistent mais finissent par être vaincus à Alésia en -52. Toute la Gaule est conquise.

De son côté, Samnaga est en pleine expansion. La ville compte  2 000 habitants (20 000 à Nîmes), elle a ses propres magistrats. L'activité économique se porte bien, les notables se font construire des domus, des villas "à la romaine" (dont l'une d'elles fait l'objet d'un chantier de fouilles spécifique à Castellas). Ils commandent des statues pour décorer le forum et des  mosaïques pour les salles qui le bordent.

Une étudiante en archéologie étudie la mosaïque de l'une des salles préservées (C.F)

Patrick Thollard nous guide vers ces salles. "Le forum était adossé à la colline" explique-t-il "quand le site a été abandonné, des éboulis ont piégé le portique et les salles. Cela les a préservés".

Mais  pourquoi le site a-t-il été abandonné ?

  "A la fin du 1er siècle, la cité a perdu son statut de cité de droit latin" explique Patrick Thollard.

Les Romains légifèrent et organisent à tout va. Ils auraient pu inventer l'ENA !  Nîmes devient alors la capitale administrative de la région. Pour les Samnagenses, c'est la catastrophe : les magistrats quittent la ville. 

Il y a 2000 ans, Samnaga a donc été déclassé comme… Montpellier l'an prochain. Avec la fusion des régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon voulue par la réforme territoriale, elle perdra alors son statut de capitale régionale au bénéfice de Toulouse.

Adieu prestige, postes de fonctionnaires…"Attention, les circonstances exactes nous échappent" reconnait l'archéologue "on est dans la reconstitution de l'histoire administrative". Pour Montpellier en revanche…

La situation géographique de Samnaga a sans doute aussi compté dans son déclin. La ville n'est pas sur la via Domitia, la voie qui reliait l'Italie à l'Espagne, mais quelques kilomètres plus au nord. Déclassée administrativement, mal desservie, Samnaga alors n'a plus d'avenir. La ville décline puis est abandonné vers 250.

A l'inverse, Nîmes où passe la via Domitia, devient une grande ville dynamique et se couvre de monuments. Mais les commerçants lui préfèreront Arles, où coule le Rhône…

L'Empereur en toge

"Maintenant je vais vous dévoiler trois belles découvertes de la campagne de fouilles" annonce Patrick Thollard. Les visiteurs dispersés sur le site et les enfants qui préféraient jouer à saute-mouton avec les vestiges des colonnes doriques, se rapprochent de l'archéologue, posté devant trois gros paquets noirs noués de cordes.

D'un grand geste théâtral, il dénoue les liens du premier paquet : apparaît le pied d'une colonne. Puis il passe au deuxième : c'est une plaque en marbre gravée. Le troisième enfin : c'est la base d'une statue, "vraisemblablement l'Empereur en toge" explique l'archéologue devant le public qui mitraille à tout-va.

Les Samnagenses étaient furieusement loyalistes !" plaisante-t-il.

 

Trois trouvailles de la campagne de fouilles de l'été : devant, la base d'une statue. La bosse correspond au genou droit de l'Empereur, probablement Auguste. A côté, sur un tréteau une plaque en marbre. Derrière, la base d'une colonne (C.F)

Lèches-bottes, ou plutôt lèches-toges, les Samnagenses ne lésinaient pas sur les hommages à l'Empereur. On a déjà retrouvé plusieurs morceaux de statues impériales, visible au musée de Murviel. Mais manifestement ça n'a pas suffit à les mettre à l'abri… La ville a quand même perdu son statut de cité de droit latin.

2000 ans plus tard, Montpellier semble mieux mener sa barque. Dans la future super-région, elle conservera plusieurs sièges d'administrations (direction régionale de la Culture, de la Santé, Chambre régionale des comptes…). Enfin, elle gardera la même part de fonctionnaires territoriaux. L'histoire ne se répète pas toujours.

Claire Fleury

Source : nouvelobs.com